Dossier "Faire des images en relief" : Dessiner en stéréoscopie

La production de films relief en prise de vue réelle ou en images de synthèse est devenu courante. En revanche, ce n’est que très récemment que des outils numériques ont été mis au point pour fabriquer des dessins animés en relief.


Peu de personnes se souviennent de la tentative en 1954 de Warner Brothers qui a fabriqué un des épisodes de Bugs Bunny “ Lumberjack Rabbit ” en stéréoscopie. Le résultat était assez plat et guère convaincant et l’expérience n’a pas été renouvelée.

Ce demi échec s’explique. Les animateurs doivent savoir dessiner le relief avec une vraie variation en profondeur des fuyantes des décors et des personnages. Empiler en profondeur des plans découpés n’est pas suffisant. On ne peut en effet pas tricher avec la mise en perspective d’une route qui se perd dans le lointain ou avec la trompe d’un éléphant qui jaillit vers la caméra. La deuxième difficulté consiste à dessiner les poses-clefs en restant cohérent en relief au cours de l'animation. Autant cette cohérence est naturelle lorsque l’image est calculée en 3D, autant il s’agit d’un vrai casse-tête pour ceux qui veulent faire de l’animation manuelle.

Pourquoi tenter alors de mettre en relief une technique qui ne s’y prête pas ? Parce que malgré tout, pour les amoureux de l’animation traditionnelle, il y a une sorte de magie à donner de la profondeur à des images plates dans leur essence.

Les images fixes

En ce qui concerne la mise en relief d’images fixes, la technique, même si elle n’est pas aisée est davantage réalisable. Depuis plusieurs années, des images insolites sont réalisées à l’unité par des artisans passionnés avec toujours beaucoup d’astuces et parfois avec des moyens très simples.

Ainsi, l’architecte Sylvain Arnoux s’est créé une table pour dessiner en stéréoscopie. Un mécanisme ingénieux lui permet à partir d’un geste unique dans l’espace de dessiner simultanément les deux vues gauche et droite d’une illustration. De même, il a créé un système, toujours mécanique, qui permet d’effectuer une saisie anaglyphe d’un visage en déplaçant un stylet sur la surface de la peau.

De leur côté, Jacques Perrin, fondateur de la société Studio3d, et Jackie Demeraux fabriquent depuis plusieurs années des vues stéréoscopiques de planches extraites de bandes dessinées. Ils ont ainsi réalisé toute une série à partir de planches de Tintin à destination des enfants. Leur technique consiste à redessiner manuellement à partir du dessin d’origine, la deuxième vue stéréoscopique.

Plus sophistiqué techniquement, la société Media Relief a développé un outil logiciel propriétaire pour mettre en relief tout type d’images plates, que ce soient des illustrations ou des photos. Ils redécoupent l’image dans ses différentes parties, reconstituent les éléments manquants sous Photoshop et se fabriquent ainsi une nouvelle scène avec des informations de profondeur. Ils peuvent alors générer les deux vues gauche et droite. Cette technique offre l’avantage de pouvoir paramétrer en fin de fabrication la valeur du relief ou le nombre de vues souhaitées.

La révolution IMAX

Mais la révolution est venue en 1997 de la société canadienne IMAX, fabriquante de salles à écrans géants plats ou hémi-sphériques OMNIMAX. La très grande majorité des salles IMAX qui se construisent maintenant dans le monde sont en effet en relief. Confrontée à la nécessité de produire en relief et de proposer des attractions innovantes, IMAX a développé un logiciel nommé SANDDE (Stereoscopic Animation Drawing Device) pour créer des films d’animation traditionnelle en stéréoscopie. Un des co-fondateurs d’IMAX, Roman Kroitor désirait s'engager vers d'autres voies que l’image de synthèse 3D pour fabriquer des films d’animation en relief.

L’animateur qui utilise SANDDE dessine dans l’espace avec un joystick à capteurs magnétiques. Il peut visualiser en temps réel et en stéréoscopie sur grand écran avec rétro-projection le résultat de ses coups de “ pinceaux ” dans l’espace. Il contrôle ainsi son travail et éventuellement le modifie. Un autre logiciel développé par IMAX, GEPPETTO gère ensuite l’automatisation du gouachage, à partir d’un dessin gouaché de référence. Et surtout il permet l’automatisation de la fabrication des dessins intermédiaires – l’intervalage – obtenue par interpolation, afin de minimiser le nombre de dessins clefs à réaliser et de créer cette fameuse cohérence du relief nécessaire en animation. IMAX a installé dix postes de travail de ce type d’une valeur en matériel d’environ 60 000 euros par poste.

Cette technique a été expérimentée pour la réalisation d’un premier court-métrage d’un peu plus de deux minutes “ Paint Misbehavin’ ”, produit par IMAX. Jugée concluante, elle a été réutilisée pour fabriquer les personnages qui servent de transition, les “ Computer Bugs ” dans une compilation de films en synthèse recalculés en relief, “ Cyberworld ” sortie fin de l’année dernière. Elle demeure néanmoins encore confidentielle et réservée aux productions d’un constructeur prestigieux.

Vers une solution française

La société Studio3D avec Jacques Perrin et deux équipes de chercheurs, l’une en psychologie (le laboratoire de psychologie de l’interaction de l’université de Nancy 2) et une en informatique (l’équipe Orpailleur du CRIN-LORIA à Nancy) ont décidé de mettre en commun leurs compétences respectives pour concevoir un logiciel d’aide à la création de dessins animés en relief stéréoscopique.

“ Nous en sommes à la toute première étape qui consiste à avoir valider la faisabilité de notre futur produit. L’idée est de créer un logiciel semi-automatique qui part de poses-clefs stéréoscopiques réalisées manuellement. Ensuite, le logiciel va gérer automatiquement l’intervalage en tenant compte du style exprimé par les poses-clefs et en conservant la cohérence du relief au cours de l’animation. Cet intervalage pourra bien sûr être modifié. Dans un second temps, le logiciel pourra évoluer vers davantage d’automatisme. ” précise Jacques Perrin. Ce produit novateur ne devrait pas voir le jour avant deux ans.

Pour en savoir plus :
IMAX – www.imax.com
Media Relief – www.relief.fr

    Paul Kroitor
    Directeur Technologies de IMAX Sandde Animation Inc.
    paul kroitor

    Quel était l'objectif d'IMAX en créant SANDDE ?

    Mon père voulait créer un logiciel qui soit instinctif et débarrassé de tout concept technique. L’animateur dessine dans l’espace face à un très grand écran de 3m sur 4m sans aucun menu. Il est proche des conditions de spectacle IMAX. Sur le bras qu’il manipule, un bouton lui permet de doser la taille de ses traits. Plus il presse, plus le trait est large. Nous ne voulions pas que ce soit les ingénieurs qui fassent les images comme cela a été trop souvent le cas dans l’histoire de l’image de synthèse.

    Travaillez-vous à en améliorer la technologie ?

    La version actuelle a trois ans. Nous sommes satisfaits des fonctionnalités mais nous sommes en train de réécrire entièrement le logiciel pour diminuer le coût de la plate-forme serveur. A l’origine, il fallait quatre ordinateurs en parallèle pour faire tourner l’application, maintenant il nous en faut que deux. La prochaine version tournera sur un PC bi-processeur. Et nous souhaitons enrichir les types de brosses disponibles en temps réel.

    SANDDE est-il réservé à vos productions internes ?

    Actuellement nous avons en production plusieurs court-métrages animés avec SANDDE. Nous sommes en discussion avec des partenaires pour la fabrication d’un long-métrage IMAX, soit 40 à 45 minutes. D’autres sociétés sont susceptibles d'utiliser ce logiciel mais nous souhaitons que ce soit dans le cadre de coproductions IMAX.

© juillet/aout 2001 François Ploye et Pixel SA